On vit pas un peu tous dans le même monde ?

Aujourd’hui, j’ai reçu un message d’un ami turc, qui habite à Bruxelles. Bruxelles vers qui tous les regards se tournent depuis le weekend dernier, depuis qu’on parle de la « filière Molenbeek », cette banlieue bruxelloise où une partie des auteurs des attentats de Paris est passée ou a même vécu. Cet ami me demandait pourquoi je n’écrivais pas sur les attentats.

C’est vrai ça, pourquoi je n’écris pas ? Parce que beaucoup d’autres ont déjà écrit et que ce n’est pas la peine d’en rajouter ? Parce que je suis loin et ne me sens pas légitime pour écrire sur le sujet ? Parce que je n’y pensais même pas, même plus ?

En fait, je n’y pensais pas parce que je n’avais pas envie d’écrire. Plus envie d’écrire plutôt. Parfois, une certaine dose de tristesse allume l’étincelle de la colère et on écrit, on tape sur son clavier à défaut de crayons et de papier. Et cela fait du bien. Celles et ceux qui aiment écrire le savent. Rien de tel que les mots pour évacuer. A défaut de les prononcer, on les couche par écrit.

Parfois, on se sent juste triste et apathique. On ne bouillonne plus à l’intérieur. Alors, merci Serdar pour ton petit message. Il a été reçu.

Il y a un peu plus d’un mois maintenant, j’apprenais avec effroi que des kamikazes s’étaient faits exploser à Ankara, au milieu d’un rassemblement pour la paix, organisé, entre autres, par des syndicats et le parti pro-kurde HDP. Juste avant l’attentat, je sentais encore, comme beaucoup de Turcs aussi, une sorte d’élan, quelque chose qui annonce le vent du changement. Les attentats de Suruç et de Diyarbakir avaient été douloureux, mais je croyais qu’une nouvelle page de la Turquie allait bientôt s’écrire, celle qui avait commencé deux ans plus tôt, à Gezi.

Le 10 octobre, au matin, à côté de la gare d’Ankara, un double attentat-suicide a fauché la vie de plus de cent personnes (97 officiellement selon les autorités turques..) et fait plus de 500 blessés, dont certains grièvement.

Un attentat de grande ampleur, en plein cœur d’une capitale, change toujours la donne politique du moment. On n’y échappe pas. Cela change car l’état d’esprit et le coeur des habitants changent aussi. On est humain, on est choqué, on réagit, et le contexte n’est plus le même. Cet attentat était le plus meurtrier de l’histoire de la Turquie. Une grande claque.

Je prends immédiatement des nouvelles de mes proches et amis. Ils sont tous sains et saufs. Je respire mieux. La théorie du kilomètre zéro fonctionne. On se sent plus concerné quand on connaît un endroit, qu’on y connaît quelqu’un ou que cet endroit nous est proche culturellement ou géographiquement.

Pour les rescapés, cela s’est parfois joué à un fil – on s’éloigne du rassemblement pour aller faire une course, téléphoner à quelqu’un, on est un peu en retard… Pour les autres, il n’y a pas eu ce fil. Le sinistre scénario de tous les attentats du monde.

Des gens qui avaient le courage de venir manifester pour la paix, dans ce pays où manifester n’est pas forcément chose facile, et qui meurent déchiquetés par une bombe !

Incompréhension et colère.

Des policiers, arrivés sur place, ont aspergé la foule – les rescapés, les morts, les blessés – de gaz au poivre. Un collectif de médecins déclarera plus tard dans un communiqué que certaines personnes auraient pu être sauvées s’il n’y avait pas eu ces gaz lacrymogènes.

Incompréhension toujours et rage cette fois.

Il faudra cinq jours au président turc pour se rendre sur les lieux du drame et déposer une gerbe. Le palais présidentiel se trouve à Ankara, la capitale. L’attentat s’est déroulé à Ankara, la même capitale. Cinq jours.

Dégoût.

A ma connaissance, cet attentat n’a pas été revendiqué par Daech. De là à dire que cet attentat a été fomenté par le gouvernement, je n’irai pas jusque-là. Mais face à une telle atrocité, on aurait pu attendre une démonstration de solidarité de la part des dirigeants, quel que soit leur bord politique. Cette solidarité a manqué à l’appel.

Un mois plus tard, le 12 octobre, un double-attentat suicide fait plus de quarante victimes dans la banlieue de Beyrouth. Revendiqué par Daech, celui-ci. A nouveau, des scènes d’horreur et de carnage.

J’envoie un message à un ami qui habite Beyrouth. Là encore, la théorie du kilomètre zéro fonctionne.

Le lendemain, je me connecte sur Facebook. Je suis en Nouvelle-Calédonie, il y a dix heures de décalage horaire. Il est 8h du matin à Nouméa et 22h en métropole. Je découvre en direct l’attaque du Bataclan et les autres attentats à Paris.

Dans le même temps, je reçois une réponse de mon ami libanais : « Nous sommes dans la même merde. Désolé pour tout ce gâchis. »

Des notifications arrivent via la page « Safety Check » de Facebook. On se rassure en lisant que les gens qui comptent pour nous vont bien. Pour celles et ceux qui ne sont pas sur Facebook, c’est plus long. Je ne compte pas de proches parmi les victimes, mais certains de mes proches ont perdu quelqu’un et j’ai mal pour eux.

Je me dis que j’ai vraiment de la chance. Je n’ai perdu aucun proche dans ces trois attentats. Et en même temps, avoir de la chance, c’est ça ? Avoir de la chance, ça veut dire ne perdre personne dans un attentat ? On comprend qu’on marche un peu sur la tête en écrivant ça.

Rapidement, les réseaux sociaux s’enflamment. Des témoignages de soutien, de solidarité arrivent de partout, des quatre coins de la planète. Ca fait du bien, ça rassure, ça fait chaud au cœur, comme on dit si bien. Dans les heures et les jours qui suivent, des hommages sont rendus dans d’autres pays. La Turquie ne fait pas défaut. Enfin, une partie de la Turquie… Les syndicats qui avaient organisé la marche pour la paix à Ankara, organisent par exemple un rassemblement devant le Consulat français à Istanbul. D’autres images circulent.

Presque aussi rapidement que les marques de solidarité, d’autres messages sont relayés sur les réseaux sociaux et le web. Parfois sous forme de question, ils comportent le reproche suivant : Pourquoi autant d’attention pour les attentats à Paris et si peu lors d’attentats dans le reste du monde ?

Je ne suis pas toujours la dernière pour déplorer le manque d’équilibre dans la couverture médiatique de certains événements et de certaines régions du monde, mais ces accusations de double morale me font réagir.

D’abord parce qu’en observant les réseaux sociaux, j’ai pu constater avec mes propres yeux, en live comme on dit, le relais qu’ont pu avoir les articles et les informations concernant les attentats d’Ankara et de Beyrouth, qui sont récents. Peu de relais. Hormis dans les pays concernés. Pourtant, il y a eu une couverture médiatique. Mais ne sommes-nous pas sélectifs dans les informations qui attirent notre attention et celles sur lesquelles nous passons rapidement ?

Je parlais du kilomètre zéro tout à l’heure et il a tout son rôle ici. Si je n’avais pas eu cet ami à Beyrouth, j’aurais été attristée par la nouvelle de l’attentat, mais je n’aurais peut-être pas pris du temps pour lire les informations plus en détails.

Quand l’attentat d’Ankara a eu lieu, très peu de personnes m’ont demandé des nouvelles de mes proches. Après l’attentat de Paris, j’ai reçu de très nombreux messages. Est-ce que je dois en conclure qu’il s’agit d’indifférence à l’égard de mes proches turcs et de ce pays en général ? Peut-être. Mais je crois surtout que le facteur de proximité, voir parfois d’identification, ne joue pas de la même manière entre les deux pays.

Tout le monde connaît Paris, au moins de nom, et presque tout le monde a une idée plus ou moins concrète de cette ville. Quand j’habitais à Marseille par exemple, certains amis étrangers me demandaient souvent des nouvelles de Paris. Ca m’amusait, parce que je comprenais que pour eux, à part la capitale, il n’y avait rien en France.

Les gens associent cette ville à toutes sortes de choses : la tour Eiffel, le romantisme, l’art, la culture, l’amour, la cuisine française, le vin, la bohème, Edith Piaf, etc. Elle qui symbolise entre autres une certaine liberté et un certain art de vivre. Même si dans la réalité, tout le monde ne vit pas en adéquation avec ces symboles. Frapper Paris et ses habitants, c’est frapper ces symboles, et c’est aussi frapper la ville la plus visitée au monde. Et je ne dis pas ça parce que je suis citoyenne de ce pays, c’est juste la loi implacable des chiffres et des statistiques.

Et puis, un autre facteur encourage cette tendance à réagir plus ou moins devant l’horreur, selon le lieu où elle se déroule : l’habitude et la lassitude. Dans notre esprit, façonné par une certaine vision du monde – ethnocentrique diront certains -, il y a des contrées que nous identifions à des endroits peu sûrs, où l’horreur frappe souvent. Pour qu’un attentat en Irak ou en Afghanistan nous fasse réagir, par exemple, il faut que les victimes se comptent par dizaines, voir par centaines. Sinon, nous ne nous attarderons que sur le titre de l’article. Dit comme cela, cela paraît inhumain et insupportable, je sais. L’honnêteté vis-à-vis de soi-même ne nous montre pas forcément sous notre meilleur angle.

Plutôt que de s’indigner devant les réactions internationales massives de soutien après les attentats de Paris, plutôt que de discuter pour savoir si oui ou non il faut afficher sa photo de profil Facebook aux couleurs du drapeau français, de se demander pourquoi la page « safety check » de ce même réseau n’a pas été activée pour d’autres attentats, et autres questions virtuelles, il serait peut-être de bon ton de collecter cette indignation et cet élan de solidarité générale pour comprendre que, comme écrivait mon ami libanais, « nous sommes dans la même merde ».

Nous tous, oui.

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