Entre maïs et censure

Au pays des dolmas, on utilise une jolie expression pour parler du sentiment de nostalgie que l’on peut éprouver en pensant au pays de son enfance (ou d’origine, chacun trouvant l’appellation qui lui convient).

On dit que l’air du pays a frappé notre tête.

Fin de saison chaude oblige, et entrée – lente mais certaine -, en saison plus fraîche (je sais, je sais, rien à voir avec l’hiver, mais quand même), l’esprit est propice à se livrer à un exercice qu’il oublie souvent complètement pendant la canicule : la mélancolie.

Ce n’est une nouveauté pour personne : on est plus nostalgique en automne qu’en été. En été, on est en pleine expansion, on vit dehors, sur les terrasses des bistrots, à l’ombre d’un cocotier ou à faire la crêpe en plein cagnard, pour les adeptes de la peau grillée. En hiver, on est en pleine contraction à l’intérieur, on cocoone avec soi-même et on n’aime plus les autres. Au printemps, on se réveille, on se sent repousser des ailes, rempli de belles couleurs et de fraîches odeurs. Et on rempile avec un nouvel été.

Sur le Caillou, le passage entre les saisons est beaucoup moins marqué et celles-ci se limitent au nombre de deux : saison chaude et saison fraîche. Notez que, comme je l’avais déjà mentionné brièvement plus haut, la saison fraîche n’est pas forcément des plus fraîches, surtout quand on vient de froides régions de l’hémisphère Nord.

Toujours est-il qu’à l’arrivée de l’automne, on est mélancolique. Et ici, il semble que ce sentiment coïncide avec l’arrivée de la saison fraîche.

Nous sommes au mois d’avril, on quitte la saison chaude, on laisse petit à petit derrière nous les baignades dans une mer chaude, reportées à l’année suivante, et on accepte doucement d’enfiler un petit pull (léger, léger, je vous rassure) lors des longues soirées.

Et quand on abandonne, qu’on laisse se terminer, qu’on quitte, eh bien on éprouve de la nostalgie.

Voilà pourquoi ces derniers temps, moi aussi, l’air du pays s’est mis à frapper ma tête.

J’ai envie d’une plâtrée de hamsi (petits poissons frits de la Mer noire), d’une bonne Efes bien fraîche à la terrasse d’un petit bar rock-métaleux près de la rue Istiklal, d’un balik ekmek (un sandwich au poisson), d’un sahlep (boisson à base de racine d’une orchidée médicinale et sauvage) dans un petit café d’Emirgan. Je rêve de ma petite madeleine de Proust, un maïs bouilli acheté dans la rue ou sur une plage. Je me prends même à avoir envie d’entendre le chant du muezzin le soir, quand il s’élève d’un bout à l’autre d’Istanbul, plongeant la ville dans une ambiance presque mystique.

Oui, l’air du pays a frappé ma tête.

La nostalgie, c’est l’affect, ce sont les souvenirs, les sons et les images de l’enfance, les premiers goûts – toujours les meilleurs. Tout ce qu’on a aimé à cette époque est souvent plus beau, plus doré, plus coloré, plus sucré, plus juteux, plus brillant. Mais ce doux sentiment se heurte à la réalité du moment, parfois laide, amère, sombre et sèche.

Ceyda Karan et Hikmet Cetinkaya, deux journalistes du journal turc Cumhuriyet, encourent quatre ans de prison. La justice turque leur reproche d’avoir illustré leur éditorial du 14 janvier avec deux versions réduites de la Une du numéro de Charlie Hebdo, signé par Luz, où l’on voit le prophète Mahomet.

Le procureur général d’Istanbul, qui a requis cette peine la semaine dernière, accuse les journalistes « d’incitation à la haine » et « d’insultes aux valeurs religieuses ».

Une de Penguen

Une de Penguen

Encore et toujours les mêmes histoires. On ne touche pas au « religieux » (c’est quoi d’ailleurs, « le religieux » ?).

Mais au pays des dolmas, on ne touche pas non plus à l’ « honneur » des « maîtres », enfin du grand maître en l’occurrence.

Fin mars, deux caricaturistes du magazine satirique Penguen, Bahadir Baruter – un des fondateurs du magazine – et Özer Aydogan, ont été condamnés à onze mois de prison ferme. Leur peine a finalement été commuée en une amende de 7000 liras (soit environ 2500 euros).

Le crime ? Avoir signé en août dernier la une de l’hebdomadaire, représentant le président de la République, Recep Tayyip Erdoğan, dans une attitude qualifiée de « dégradante ». A travers ce dessin, les deux coupables auraient laissé sous-entendre que le sieur en question serait gay.

La caricature montre deux officiels accueillant le chef de l’État turc à son nouveau palais présidentiel. Le président déclare : « Quelle fête ennuyeuse. Vous auriez au moins pu sacrifier un journaliste ». Pour les connaisseurs du pays, on note que celui qui sert la main du président fait un rond avec ses doigts devant sa braguette, geste associé à la communauté gay.

Etre gay, serait donc manquer d’honneur. Et puis, le Grand Seigneur du pays a beaucoup de choses (surtout des biens matériels), mais pas le sens de l’humour. Mais ça, on le savait depuis pas mal de temps déjà.

Oui, l’air du pays frappe ma tête. Seul un parfum nauséabond recouvre la tendre odeur des maïs bouillis.

Le Logdu

Dans la nouvelle Une de Penguen, qui a décidé de ne rien  lâcher, l’officiel demande à Erdogan : « Et un caricaturiste, ça va, Monsieur ? »

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