Les buveurs de kava serrent les fesses

Comment tu m’as dit que ça s’appelait déjà ?

– Vanuatu.

– Ah oui, c’est vrai… Comment tu dis encore une fois ?

– Vanuatu.

– Redis moi encore une dernière fois, s’il te plaît.

Et la conversation se poursuit autour de « variations sur le même thème ». Les interlocuteurs : ma mère et moi. Inutile de préciser que cet échange aurait pu se répéter aujourd’hui, demain, après-demain, la semaine prochaine, ou dans un an. Par contre, je précise que la personne qui pose les questions, c’est ma mère. Après quelques mois de Nouvelle-Calédonie, j’ai pu découvrir qu’il existe un pays appelé Vanuatu. Quand même.

Je dis ça mais il y a encore quelques temps, j’aurais pu être celle qui pose les questions, à la place de ma maternelle. Elle, au moins, avait vaguement entendu parler de ce qui a précédé Vanuatu, à savoir les Nouvelles-Hébrides. Moi pas. Zéro, même pas pointé.

Mais les choses changent. Aujourd’hui, je n’ai plus besoin d’articuler à outrance, d’épeler cinq fois de suite ou de crier en décomposant le mot en syllabes. Ma mère sait que le Vanuatu existe et elle prononce son nom sans mon aide.

Vous aussi, si vous lisez les journaux, écoutez la radio ou regardez les informations télévisées, même sans vivre dans le Pacifique, vous connaissez à présent le Vanuatu.

Un cyclone répondant au charmant diminutif de Pam a permis à la planète de découvrir l’existence de ce petit archipel, morcelé en plus de 90 îles. Le monde a appris qu’il existait dans cette région l’un des pays les plus pauvres du monde.

Pam a tout détruit, ou presque, sur son passage. 80% des habitations de la capitale, Port-Vila, ont été endommagées. Et dans le Nord de l’archipel, les dégâts sont considérables. Une grande partie des récoltes ayant été réduite à néant, la famine menace les habitants.

Face à cette dramatique situation, la mobilisation a été forte. En Nouvelle-Calédonie, plus de 25 tonnes de vêtements ont été récoltées. Des tonnes de nourriture ont été acheminées et continuent de partir, notamment sur des bateaux privés qui relient d’autres îles en plus de la capitale.

Mais une nouvelle aura sans doute échappé aux médias en dehors de la Nouvelle-Calédonie : le prix du kava. Dommage collatéral du cyclone : celui-ci risque d’augmenter. Pour certaines et certains, cette nouvelle, si elle se concrétise, risque d’être très très mal vécue.

Vous ne connaissez pas le kava ? Ne vous inquiétez pas, c’est normal. Moi non plus, avant de venir ici, je n’en avais jamais entendu parler. Je cumulais un sacré palmarès : je ne connaissais ni le Vanuatu, ni le kava !

Le kava se boit en général dans un endroit qu’on appelle nakamal. En Nouvelle-Calédonie aussi, même si le kava ici n’a rien de culturel. On dit même souvent simplement : « On va au kava ». Il y en a qui préfèrent le boire chez eux, mais ils viennent s’approvisionner au nakamal.

En gros, un nakamal, ça ressemble à quelque chose oscillant entre bar alternatif pour les plus branchouilles (chers Berlinois, dont j’ai fait partie, imaginez un endroit comme le Vor Wien il y a quelques années) et squat plus trashouille (toujours pour les Berlinois, imaginez un des lieux ou se déroulaient les Soli-Party à la fin des années 1990).

Qu’est-ce qu’on fait dans un nakamal ? Comme mentionné plus haut, on y boit du kava. Enfin, on « se lève » des shells. Le mot « shell » se prononce « sel ». Il s’agit en fait du mot anglais « shell », utilisé dans le bichlamar pour désigner le récipient contenant la boisson. Traditionnellement, le kava est versé dans une demi-noix de coco. Les coupelles qu’on trouve en Nouvelle-Calédonie ont aussi plus ou moins cette forme mais j’avoue que je ne sais pas dans quel matériau elles sont faites (je promets d’enquêter !). Toujours est-il que leur forme rappelle une moitié de noix de coco. Ca fait authentique, c’est ce qu’il faut !

Donc on se prend, pardon, on se lève un shell. Concrètement, on va au comptoir demander au serveur de nous verser une rasade de ce breuvage appelé « kava » dans un récipient en forme de demi-noix de coco. La première fois peut être difficile. La couleur du liquide – jaunâtre-verdâtre – n’est pas des plus encourageantes. Le goût ne rattrape pas forcément l’aspect pour les novices : on garde une impression de terre en bouche. Tout le monde crache après avoir bu son shell, alors faites pareil.

Continuons avec l’ambiance. Dans un nakamal dit « roots » (mot passe-partout pour dire « sans chichi »), il fait souvent sombre. Voir carrément obscur dans certains. Normalement il n’y a pas de musique, on est assis, souvent autour d’un feu, on se parle à voix plutôt basse, ou pas du tout. Cela doit appeler à l’échange, le vrai, sans fioritures. L’échange « roots » quoi.

Décrit comme ça, ça doit en intriguer certains et en rebuter d’autres. Je continue avec la fraise sur le framboisier. Lorsqu’on boit du kava, on est sensé se détendre, cela ralentit le débit de la parole, on a la langue engourdie. Je pourrais utiliser le mot déformé à outrance et que tout le monde emploie maintenant à tout vent. Zen ? Eh bien, non  ! Car il existe un mot spécifique pour décrire l’état de qui a levé plusieurs shells : « kavaté ».

Il paraît que le kava qu’on boit en Nouvelle-Calédonie n’a rien à voir avec le kava qu’on peut boire dans des endroits où il répond à une tradition culturelle, comme au Vanuatu par exemple, ou à Wallis et Futuna.

De manière industrielle, les racines de kava, qui donnent la boisson répondant au même nom, sont trempées puis pressées. Au Vanuatu, dans les kava traditionnels, les racines sont mâchées (dans la bouche de quelqu’un, si si !) puis crachées (de la bouche de quelqu’un, oh oui !), avant d’être filtrées. Miam ? Ne soyez pas fermés d’esprit, il est des choses culturelles qu’on doit sentir avant d’essayer de les aborder avec le mental.

Et puis, le kava est une histoire sérieuse. A Futuna, par exemple, l’avant-dernier roi du royaume d’Alo, Petelo Vikena, aurait du abdiquer il y a quelques années en raison d’un non-respect de la coutume, liée au kava.

De toute façon, mesdames, arrêtez-vous là car un kava traditionnel, ce n’est pas demain la veille que vous aurez la chance d’y goûter. La tradition veut que ce soit une activité purement masculine. Vous vous contenterez donc des nakamals et kavas pour touristes, ou du kava importé en Nouvelle-Calédonie (au passage, son importation est interdite en métropole).

Pour revenir au sujet de départ : le prix du kava en Nouvelle-Calédonie risque d’augmenter à cause de la destruction des récoltes au Vanuatu. Au lieu de 100 francs CFP, le prix d’un shell pourrait doubler, voir tripler, voir… aïe !

Le quotidien Les Nouvelles Calédoniennes rapportaient récemment des bruits rassurants : l’île de Santo par exemple, gros producteur, aurait été relativement épargnée par Pam. Et les producteurs ni-vanuatais seraient en train d’œuvrer dans l’urgence pour faire sécher toutes les racines déracinées par le cyclone. Pas de pénurie en perspective.

Beaucoup croisent les doigts. Etre kavaté risquerait sinon de devenir un luxe sur le Caillou. Tout comme manger des fruits et des légumes, mais ceci est une autre histoire…

Le Logdu

Une réflexion sur “Les buveurs de kava serrent les fesses

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