Toutes les fourmis rouges te saluent

Il y a des déclarations d’amour qui arrivent trop tard. Il y a des monuments qu’on pense indéboulonnables, des questions insolubles, des attentes inexorables. Il y a les choses qu’on a manquées, pour toutes sortes de raisons, et celles qu’on croit indéfiniment disponibles.

Tu as choisi de tirer ta révérence à un âge fort respectable. 92 ans, 91 pour être précise, ça n’est pas rien.

Chez moi, là-bas, les arbres n’ont pas d’ombre à leur pied

Tout comme les vôtres, là-bas.

Chez moi, là-bas, le pain quotidien est dans la gueule du lion.

Et les dragons sont couchés devant les fontaines

Et l’on meurt chez moi avant la cinquantaine

Tout comme chez vous là-bas.

Aujourd’hui, on ne meurt pas forcément avant la cinquantaine là-bas, comme écrivait le poète Nazim Hikmet. D’après les chiffres de l’Organisation Mondiale de la Santé, l’espérance de vie en Turquie est de 73 ans, comme à Fidji ou aux Philippines, à peine plus qu’au Vanuatu, mais toujours douze de moins qu’à Monaco.

Avec tes 91, près de vingt ans de plus que l’espérance de vie moyenne, tu as fait très fort. Né au sein d’une famille pauvre, dans un village du Sud-Est de la Turquie, devenu borgne à la suite d’un accident et témoin de l’assassinat de ton père alors que tu étais tout jeune enfant. Sacré départ dans la vie !

Ensuite… Je ne sais par quoi commencer. Tu as traversé un siècle de la vie de ce pays et de ses habitants. Tu as connu les dernières heures de l’Empire, l’avènement de la République, tous les coups d’Etat… jusqu’aux manifestations du « Parc Gezi ».

Et puis, tout le reste… Tes articles, tes écrits. Tous les personnages que ton crayon magique a fait naître. On pensera tous à Mehmet. Je pense aussi à Barbe-Rouge, la fourmi boiteuse. Je me dis que tous les enfants et tous les adultes devraient lire son histoire. Je ne connais pas plus belle ode à la liberté.

On savait que le moment viendrait. On n’est pas naïf, on a appris depuis longtemps que tout le monde y passe. Mais quand il finit par arriver, on se sent tout d’un coup curieusement orphelin. On n’est jamais assez préparé à laisser partir, finalement.

On enterra son étoile,

Dans un grand champ,

Dans un grand champ de blé.

Et c’est pour ça que l’on trouve,

Dans ce grand champ,

Dans ce grand champ, des bleuets.

Yaşar Kemal, de son vrai nom Kemal Sadık Gökçeli, est mort le 28 février dernier à Istanbul.

Gratitude. Intensément.

Une réflexion sur “Toutes les fourmis rouges te saluent

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