Un mot en cache toujours un autre

Encore des mots toujours des mots,

Les mêmes mots,

Je n’sais plus comment te dire,

Rien que des mots…

Fraîchement débarquée en Nouvelle-Calédonie, j’ai bien évidemment entendu la petite expression que toutes celles et ceux qui ont côtoyé un jour de près ou de loin cet endroit ont eu le plaisir d’ouïr : « Terre de parole ».

Quand on débarque quelque part, il y a toujours la phase dite « lune de miel », au cours de laquelle, lunettes roses sur le nez, on ne voit forcément que du rose, ou presque.

Un endroit où l’on se parle, où les gens se parlent ! Enfin ! Mais, ça existe, ça ? Un endroit où l’on accorde une importance particulière à la parole ? Pour de vrai ?

Meuh non, si c’était si simple, ça se saurait quand même !

Dans la foulée quasi-immédiate, le retour de bâton. A chaque fois qu’on croit avoir trouvé le pot aux roses, l’Univers, qui a horreur des sens uniques, s’empresse de nous montrer ses contraires.

Deuxième phrase que l’on entend, souvent très peu de temps après la petite expression mentionnée plus haut : « la Nouvelle-Calédonie est le pays du non-dit ».

Parole et non-dit.

A première vue, les deux semblent totalement antinomiques. Comment parler et ne pas parler à la fois ?

On peut par contre parler sans dire les choses. Ça, c’est possible. Cela signifierait-il que la Terre de parole est la Terre du blabla ? Ou pire, de la mauvaise foi ?

S’il faut parler pour ne rien dire, pourquoi nommer cette terre ? Car quitte à ne rien dire, autant ne rien dire du tout.

Autre suggestion. Cela voudrait peut-être dire que l’on peut bel et bien parler, mais seulement à qui sait entendre. Comme piste de réflexion, c’est forcément plus alléchant que la première. Comme nous sommes tous persuadés d’incarner des êtres en tout point exceptionnels, nous pourrions éventuellement faire partie des heureux élus à qui l’on parlerait vraiment, et pour de vrai cette fois.

Encore faut-il savoir de quoi on parle. Vous suivez ?

Bon, commençons quelque part.

Nom officiel : Nouvelle-Calédonie.

C’est à l’explorateur anglais James Cook que l’on doit ce nom de New Caledonia. Lui qui en 1774, à bord du James Colnett, aperçut à l’horizon une terre inconnue. Enfin, pas inconnue de tous puisqu’il y avait déjà des hommes et des femmes, les Kanak, qui vivaient dessus.

Pas besoin d’avoir vécu ici dix ans pour découvrir que l’archipel est aussi surnommé « le Caillou », en raison de la topographie et géographie de la Grande Terre. Je croyais que tout le monde, toutes ethnies confondues, Kanak et non-Kanak, employaient l’expression. Wikipedia semble dire le contraire : pour l’outil de collecte collective, « Le Caillou » est un surnom apprécié par les Caldoches (les descendants d’Européens) et les Zoreilles (les Métropolitains). Et les autres ?

Petit réflexe. Je demande confirmation autour de moi. Après un petit état des lieux, il semblerait que ça ne dérange personne de parler du « Caillou ». A vérifier plus en avant, mais si cela se confirme, je tiens à souligner que je n’entreprendrai aucune démarche pour rectifier la fameuse page Wikipedia. Par paresse – encore une fois – et par goût pour les légendes et rumeurs qui circulent, quand elles ne font de mal à personne.

Un gros caillou, plein de nickel, perdu au milieu du Pacifique. C’est pas trognon ? Bon, le côté « plein de nickel », c’est vrai que c’est un peu moins câlinou. Mais un caillou, c’est mignon, ça sonne doux aux oreilles (l’organe, pas les Métros…), c’est fluide, ça donne envie de le polir et le bichonner.

Il y a un autre nom pour parler de la Nouvelle-Calédonie ou du Caillou. Celui-là fait grincer quelques dents. C’est Kanaky. Toujours d’après Wikipédia, le terme, « d’origine hawaiienne », aurait été « répandu dans le Pacifique par les navigateurs européens ». Jusque-là, rien de bien subversif. Le mot vient de « kanaka », lui aussi d’origine hawaïenne, qui signifie « homme ». D’autres versions soulignent que le mot est originaire du nom Téin Kanaké, qui signifie le premier homme et qu’on retrouve apparemment dans les vieilles légendes racontant l’arrivée des premiers hommes sur l’archipel.

Si le mot « Kanaky » a pour certains un caractère subversif aujourd’hui, c’est parce qu’il a revêtu une dimension politique au cours des dernières décennies. A ma connaissance, il n’y a de subversif pour la plupart des humains que la politique et le sexe. Le mot n’ayant – sauf avis contraire – aucune connotation sexuelle, il se devait d’en avoir une politique, pour accéder au rang fermé des mots qu’on prononce du bout des lèvres et en comité bien choisi.

Certaines choses vont sans doute paraître terriblement banales pour celles et ceux qui ont l’impression de baigner en permanence dans le sujet, mais pour beaucoup de Terriens, dont je fais partie, tout ceci relève de la découverte. Et comme j’en suis encore aux balbutiements, je me contente de partager ce que je découvre au fur et à mesure.

Kanaky est donc un mot politique. En le prononçant, on a d’ailleurs presque l’impression qu’il sonne politique. Les syllabes sont tranchées, c’est expéditif, ça claque, ça cogne.

Rien à voir avec le gentil petit « Caillou », qui a une connotation affectueuse, quasi-sentimentale. Kanaky est subversif, Caillou est muguet à l’eau de rose.

Demain, j’écris que je tiens un blog en Kanaky, c’est l’étiquetage assuré. J’écris que je tiens un blog sur le Caillou, tout le monde s’en fout. Kanaky, c’est la bravade ou le bras d’honneur. Caillou, c’est Bisounours, Pimprenelle, gros neuneu et Casimir.

Nuances cependant. Si j’étais Kanak, écrire Kanaky serait normal et tout le monde s’en foutrait (ou presque, car certains ne manqueraient pas l’occasion de se gausser avec une minable réflexion du style : « Tiens, ça sait écrire un Kanak ? ». J’évite en général le jugement, souvent réducteur, mais la tolérance à la connerie a ses limites – fin de la parenthèse).

Mais je ne suis pas Kanak, et comme je ne suis pas Calédonienne non plus, écrire Kanaky sonnerait vieille gauche fantomatique en déambulateur, à pleine oreille. A tort ou à raison, je ne juge pas, mais il faut tout de même avouer que l’idée d’incarner une tendance métropolitaine ringarde, tenant le même discours depuis des décennies sans bouger d’une cacahuète, c’est moyennement sexy. En tout cas, si j’écrivais Kanaky, en tant que Française non Calédonienne, je me ferais des amis évidents d’un côté, et on me mépriserait en ricanant de l’autre. Et au final, on s’en foutrait encore.

Si j’étais non Kanak mais Calédonienne, ça deviendrait sans doute plus intéressant car on penserait que j’ai un positionnement, certes discutable et surprenant, mais crédible, car je serais née ici, j’y aurais grandi. Donc on se poserait des questions, ça intriguerait un peu plus. Là, il faudrait argumenter, ce qu’on n’attendrait pas de quelqu’un de l’extérieur, forcément déconnecté de la fameuse « réalité du pays ».

Si je mettais les deux noms ensemble, côte à côte, c’est à dire « Nouvelle-Calédonie-Kanaky », ou dans l’autre sens, ça ferait cul-cul–la-noix-je dis-ça-je-dis-rien-tout-le-monde-il-a-du-deo-sous-les-aisselles. La grosse nouille idéaliste, à côté de la plaque, et forcément pas du tout au fait de la toujours plus fameuse, mais toujours aussi obscure « réalité du pays ».

Bon, ben, alors je n’écris rien. Je ne nomme pas. Je fais du non-dit moi aussi. Je parle sans en parler et je me contente de versions elliptiques. Genre : un archipel situé à 1.500 kilomètres des côtes australiennes ou une collectivité d’outre-mer du Sud de l’Océan Pacifique. Sauf que ça va lasser grandement et rapidement. D’abord les quelques rares lecteurs qui sont encore sur cette page, et moi-même avant tout le monde.

Se cantonner à la version légalo-officielle de « Nouvelle-Calédonie », et s’autoriser un petit Caillou de temps en temps pour ne pas faire trop pète-sec, semble dans un premier temps une solution envisageable. On verra bien selon les humeurs du moment.

C’est drôle les mots quand même. Mais dans un pays de parole où on pratique le non-dit, le juste mot est un art fichtrement acrobatique.

Coeurdiablement,

Le Logdu

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